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Youssef Chiheb : La Mémoire est toujours à géométrie variable, les peuples n’y sont pas égaux


Vendredi 9 Novembre 2018 Par Entretien réalisé à Paris par Youssef Lahlali




Youssef Chiheb : La Mémoire est  toujours à géométrie variable, les peuples n’y sont pas égaux
Cette semaine la France commémore le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Des milliers de soldats marocains y ont participé, mais  la mémoire des soldats marocains dans cette guerre est toujours « oubliée ». Libé a posé la question au Dr. Youssef Chiheb, professeur des Universités à l’Université Paris-Sorbonne, qui a travaillé sur le sujet. Il a publié « Le Manifeste de l’Indépendance du Maroc : hommes, destins et mémoire». Dans cet entretien, il  soulève pour nous  la question des soldats étrangers et  la  mémoire de leur participation.

Libé: Aujourd’hui, la France commémore le centenaire de la fin de la Grande guerre. Est-ce que la mémoire des soldats marocain dans cette guerre est toujours « oubliée » comme vous l’avez soulevé dans votre dernier livre : Le Manifeste de l’Indépendance du Maroc : hommes, destins et mémoire » ?
Youssef Chiheb : Votre question renvoie à un malaise profond, aussi bien en France qu’au Maroc. La France rend hommage aux Marocains, tombés sur le champ d’honneur, du bout des lèvres. Rendre hommage à des soldats indigènes, cela suppose que l’Empire colonial est remis en cause. La Mémoire est  toujours à géométrie variable, les peuples n’y sont pas égaux. D’autre part, le Maroc est réticent à l’idée de rendre hommage à ces soldats en général, et aux goumiers en particulier. Il n’y a aucun mémorial à leurs noms. Ils sont morts pour une puissance qui a colonisé le Maroc. On touche, par conséquent, au sens ethnique de la Mémoire et de l’Histoire. J’ai écrit et conférencé sur cette plaie qui ne s’est jamais cicatrisée, faute de réhabilitation et de reconnaissance des deux pays, encore confinés dans le dogme de l’Histoire idéologisée et de la raison d‘Etat.

Les jeunes de la deuxième et troisième générations des Marocains de France s’intéressent  à cette Mémoire et cherche à l’honorer par des actions et la constitution d’association. Est-ce qu’aujourd’hui les pouvoirs publics en France prennent ces démarches en considération ?
La France se libère au fil du temps de son ego. Deux millions de Français, d’origine marocaine, pèsent sur le plan politique et électoral. La France a saisi cette opportunité pour accélérer son projet d’intégration et d’assimilation de la troisième génération. Nous assistons à un pullulement d’associations pour la réhabilitation de la Mémoire de leurs arrière-grands-pères. Plusieurs évènements ont été organisés pour la circonstance. Un siècle s’est écoulé depuis. Les Français d’origine  marocaine ont pris conscience du rôle de la Mémoire, comme ce fut le cas de la Shoah pour les enfants de juifs exterminés dans les camps de concentration. Les pouvoirs publics tentent d’optimiser cette Mémoire pour renforcer la cohésion nationale mise à mal par le terrorisme, la radicalisation et le communautarisme.

Le Maroc honore les résistants et les soldats qui ont combattu la colonisation française du Maroc. Mais ceux  qui ont été enrôlés dans l’armée française ont-ils une place dans la Mémoire marocaine ?
Votre question est complexe et relève du principe de l’éthique; le Maroc honore les soldats de la résistance contre l’occupation, ce qui est normal et légitime. Cependant, on oublie de dire que c’était sur ordre et bénédiction des sultans successifs, que les combattants marocains ont été engagés dans l’armée française. Ce ne sont ni des traîtres, ni des Harkis, ni des rebelles, mais de vaillants et courageux combattants. Le sentiment de gêne ou de censure de cette séquence historique et de cette tragédie humaine est à peine voilé dans l’Histoire du Maroc. Le Protectorat se télescope frontalement avec la Mémoire.
Quand vous êtes en visite dans les cimetières de Verdun, de Compiègne ou dans les petites communes des Ardennes, un silence du sacré vous tétanise. Chaque année, les préfets de la République viennent se recueillir auprès de ces sépultures où est gravé le symbole de l’islam « Allah Akbar ». Les citoyens sont émus et la Sourate de la Fatiha est prononcée par un aumônier musulman…..Dans un pays laïc, c’est un événement rare et exceptionnel qu’il faut souligner. Malheureusement, au Maroc, ces milliers de morts n’ont pas un peu de place dans la Mémoire nationale. C’est tout le paradoxe inconfortable d’un pays qui a du mal à assumer son Histoire, ou à ne pas la censurer, et encore moins à la pervertir.

Cette semaine le président de la République a exprimé son inquiétude sur la montée de l’extrême droite en Europe et a comparé la situation d’aujourd’hui sur le contient européen à celle des années trente. Est-ce que l’Europe refait son Histoire et le danger de guerre en Europe est-il de retour avec toutes ses conséquences sur la région ?
Le président Emmanuel Macron est un jeune chef d’Etat. Le spectre de guerre totale en Europe fut écarté par le Général De Gaulle et par ses successeurs. Mais depuis cinq ans, l’Europe connaît une vague de la montée de l’extrême droite (Hongrie, Autriche, Pologne, Italie, Allemagne). Le basculement n’est pas loin. En parallèle, l’arrivée de Trump à la Maison Blanche, la sortie du Royaume-Uni de l’Europe, Poutine et la Crimée… autant de facteurs qui font craindre le réveil des vieux démons tels le fascisme, le nationalisme, le populisme et autant de signaux annonçant le déluge sur le Vieux Continent.

Avec la forte montée des idéologies fascistes et des courants xénophobes   en Italie, en Hongrie, en Autriche, en Allemagne et en France, l’Europe ne semble-t-elle pas avoir  oublié les aurores de la Grande Guerre ?
Je ne pense pas que l’Europe de 2018 soit la même que celle de 1918. Sur le plan idéologique, les mouvances de l’extrême droite en Europe s’alimentent par la xénophobie, l’islamophobie, la peur du remplacement, la vague incontrôlable de migrants, la crise identitaire… alors qu’en 1918, la montée des idéologies extrêmes fut alimentée par le choc des empires, l’absence de l’arme atomique, l’inexistence d’institutions politiques  de régulation (UE, ONU, OTAN…). Ce que redoute l’axe franco-allemand, c’est l’ancrage de la crise économique qui perdure et/ou l’éclatement de l’Union européenne ou de la zone euro. La place de l’islam en Europe est également un facteur crisogène pour les démocraties au regard du terrorisme islamiste qui a fait, je rappelle, 965 morts en Europe occidentale en l’espace de six ans.
Une telle menace réveille le réflexe de la politique de murailles pour se défendre contre de nouveaux risques difficilement prévisibles ou paramétrables. Cependant en Europe, des pare-feu existent pour contenir le retour du totalitarisme sur le berceau de la démocratie. La société civile, l’esprit sacré de la démocratie et l’Histoire (1914-18 et 1939-45) sont autant de filets de protection contre le fascisme.



Source : https://www.libe.ma/Youssef-Chiheb-La-Memoire-est-...




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