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| Reproduit ici le Jeudi 13 Juin 2019 à 13:00

Tareq Oubrou : « Le musulman ne doit pas s'exposer »




Son obsession : préserver la place de l'islam dans l'espace français, quitte à le transformer. Pour ce théologien passé par le soufisme et les Frères musulmans, l'islam est aujourd'hui en danger. Contrairement à ce que pourraient faire croire la multiplication des femmes voilées et le développement des pratiques communautaires, trop de musulmans modérés abandonnent aujourd'hui une religion jugée impossible à pratiquer correctement dans la société occidentale. Une religion trop exigeante, voire trop violente. La solution ? Se faire oublier, ou presque, assure-t-il dans son nouveau livre Appel à la réconciliation (Plon)*. Comme il l'explique au Point, il ne s'agit pas seulement de lutter contre un islam revendicatif en opposition avec les valeurs de la République, mais d'accepter de modifier certains rites dont la pratique est mal acceptée dans la société française. Une inflexion autorisée par les textes, selon lui, et qui permettrait aux musulmans d'être plus heureux, car mieux intégrés.

Le Point : Vous recommandez aux musulmans d'infléchir leur pratique de l'islam au nom de l'intégration dans la société française. Est-ce possible ?

Tareq Oubrou : Bien sûr ! Ce qui allait de soi hier encore dans une société traditionnelle ne l'est pas forcément à l'heure des neurosciences et de l'Internet. La doxa n'est pas isolée de l'homme. Tout dans le Coran n'est pas praticable, et le texte sacré recommande d'ailleurs à plusieurs reprises l'usage de la raison et de la réflexion. Il existe une dynamique de la parole de Dieu. Le Coran a été révélé sur une période de vingt-trois ans : il a évolué en fonction des situations, on y remarque des versets en apparence opposés, car ils répondaient à des situations parfois contradictoires. Or, si Dieu a fait évoluer sa parole, que dire de l'homme ? Obliger le musulman ou la musulmane à suivre à la lettre certaines règles nées il y a plusieurs siècles n'a pas de sens. Pis, faute de pouvoir s'adapter aux exigences de la vie moderne, les fidèles se sentent coupables et peuvent être poussés à la désespérance.

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Mais l'islam repose sur des pratiques précises. Ce n'est pas pour rien qu'elles sont appelées les « 5 piliers » de l'islam. Comment les adapter à la société contemporaine ?

Les « cinq piliers » de l'islam qui sont l'attestation de foi, la prière, l'aumône, le jeûne et le grand pèlerinage à La Mecque sont effectivement des rites fondamentaux. Celui qui fait ses cinq prières et mange du porc, mais ne nuit pas à autrui est plus proche de Dieu canoniquement que celui qui ne mange pas de porc, mais ne prie pas comme le veut le Coran. Quand je vois des musulmans s'attacher mordicus au halal sans se soucier d'enseigner à leurs enfants la bonne pratique des prières qui procurent une transformation spirituelle et éthique, je me dis que l'on marche sur la tête. Pourtant, je pense que l'on n'est pas obligé d'abandonner son poste de travail pour aller prier. On peut, par exemple, regrouper les temps de l'oraison et prier plus longtemps chez soi si sa fonction l'exige. D'une manière générale, toutefois, il faut bien avoir à l'esprit que ce ne sont pas les œuvres seules qui ouvrent au musulman les portes du paradis. C'est d'abord sa foi en Dieu et en sa grande miséricorde. Croire et adapter son comportement moral en conséquence, c'est cela être musulman.

« L'islam comme civilisation est entré en déclin. Il est aujourd'hui vulnérable et crispé »

Vous-même, avez-vous évolué dans vos convictions et vos pratiques ?

Évidemment ! Le Tareq Oubrou d'aujourd'hui n'est pas celui d'il y a 30 ans. Et si vous les mettiez côte à côte, ils entreraient en conflit. Rien d'étonnant à cela. Tout individu qui se respecte ne dit pas tout le temps la même chose. C'est bien pour cela que j'ai commencé mon livre par un chapitre sur le doute.

Mais le doute est-il possible en islam ?

Ceux qui disent que non ne savent pas de quoi ils parlent. Non seulement le doute est autorisé, mais il est aussi recommandé. Prenez l'exemple d'Abraham, le fondateur du monothéisme. Sa soumission à Dieu est conditionnée et conditionnelle. S'il obéit, c'est une fois qu'il a compris pourquoi. Quand il rêve que Dieu lui demande de sacrifier son fils, il doute et en discute avec ledit fils. Doit-il le faire ou non ? Contrairement à l'Abraham de la Bible, celui du Coran n'obéit pas aveuglément en cachant la vérité à son enfant. Le doute est inhérent à notre religion. Les VIIIe, IXe, Xe siècles ont d'ailleurs connu une extraordinaire production canonique et de multiples débats théologiques, preuves que le doute était alors possible et catalyseur du savoir. Le problème, c'est qu'après avoir été grand, l'islam comme civilisation est entré en déclin. Il est aujourd'hui vulnérable et crispé. Pour se rassurer, on préfère ne pas douter. Mais cela n'a rien à voir avec les textes et la religion elle-même.

« La discrétion est aujourd'hui la seule solution pour préserver la démocratie »

Vous insistez sur la nécessité d'une « visibilité discrète » de l'islam. Pourquoi ?

Toute religion qui se respecte a besoin de calme et de sérénité pour permettre de s'accomplir dans la spiritualité. Pour cela, il faut savoir faire des compromis. En France, la laïcité permet l'expression religieuse en privé et en public tant que cela ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. Les musulmanes ont donc le droit de porter le voile, mais elles se heurtent à la culture. Or, la culture est souvent plus normative que la loi. La société n'aime pas voir des signes religieux dans l'espace public. Si les musulmans de France veulent s'intégrer, il faut donc qu'ils adoptent le comportement de prudence de l'animal qui, quand il pénètre un univers qu'il ne connaît pas, minimise ses mouvements et réduit prudemment sa visibilité pour ne pas s'exposer. Depuis les années 1980, l'islam en France est entré dans une surenchère des pratiques et des revendications, provoquant des réactions de plus en plus hostiles. Pour moi, « la discrétion » est aujourd'hui la seule solution pour préserver la démocratie.

Mais n'est-ce pas humiliant pour les musulmans qui peuvent se sentir des citoyens de seconde zone ?

Pourquoi ? Il s'agit d'être visible dans la modestie. Je veux que les musulmans soient dignes, mais pas fiers, une fierté d'orgueil. D'ailleurs, le mot fierté (fakhr) est péjoratif dans certaines paroles du Prophète. Et la modestie implique la pudeur, qui est au cœur des enseignements de l'islam. Mettre un foulard pour se revendiquer musulmane, c'est vouloir attirer l'attention et se présenter comme un témoin de l'islam. Mais, contrairement à ce qu'affirment des défenseurs de l'identité qui ne connaissent pas les textes, le musulman n'a pas à être prosélyte ni même un témoin de sa foi. On ne lui demande pas d'être un prophète. Dès que l'on montre ostensiblement sa foi, on l'altère. Dieu est caché, les anges sont cachés, l'essentiel est dans le « noumène », le signe discret, pas dans le phénomène. L'islam est devenu une religion d'étalage, mais c'est une déformation.

« Dans les cantines, les enfants peuvent manger d'autres viandes que le porc »

Cette revendication identitaire ne répond-elle pas un besoin ?

Quelqu'un qui se noie s'accroche à n'importe quoi. Être musulman, c'est avoir une exigence morale. C'est pratiquer la charité, le pardon, c'est s'élever spirituellement. Ce n'est pas un bouclier de protection identitaire. Mais il est vrai que, quand on réduit l'autre à n'être qu'un musulman, il finit par croire qu'il n'est qu'un musulman, et il en rajoute. Or, il faut s'adapter aux non-musulmans majoritaires. C'est ce que défendait Ibn Taymiyya, lui-même, pourtant la grande référence des salafistes et des wahhabites. Nous devons adopter une éthique d'altérité, et accepter l'éthique des non-musulmans, même si elle n'est pas conforme à l'islam. Nous ne ferons ainsi que respecter l'attitude du Prophète, qui a permis aux chrétiens de Najran de célébrer leur prière dans sa propre mosquée en y introduisant leur croix. Un musulman peut par politesse manger de la viande même « non halal » quand il est invité par des non-musulmans. Même chose dans les cantines scolaires. À part le porc, les enfants peuvent manger les autres viandes. Si on le veut, il y a toujours une solution.

Que pensez-vous des efforts de l'État français pour organiser la formation des imams ?

Ce n'est pas à l'État de s'immiscer dans les affaires d'une religion et donc, pas à lui de former les imams. De toute façon, cette formation des imams est un faux problème. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est leur donner un vrai statut. Définir leurs fonctions. Un prédicateur n'est pas un aumônier des prisons. Il faut aussi se poser les bonnes questions. Ainsi, il faut faire de la théologie préventive, pour permettre aux imams de calculer l'impact négatif possible d'un commentaire sur les esprits fragiles. Si vous faites l'éloge du courage du Prophète en insistant sur ses faits d'armes plutôt que sur son courage moral, vous avez beaucoup de chances d'inciter les fidèles à la confrontation et d'encourager le djihad. Le Coran est un texte à mille facettes… Nous vivons avec un droit canonique élaboré au Moyen Âge dans un paradigme de domination. Aujourd'hui, nous vivons dans une société fondée sur l'égalité, il est important de changer de théorie morale.

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« On bascule vite aujourd'hui d'un site salafiste à un site porno »

Vous alertez votre communauté sur le fait que les mosquées se vident…

Certains musulmans quittent l'islam, parce qu'il est trop violent. On voit la fille qui met le foulard, mais pas celle qui abandonne. On pense que l'islam se développe, mais ce n'est qu'une visibilité ressentie, pas réelle. La religiosité que l'on voit soi-disant augmenter n'est que de façade, surtout chez les jeunes. On bascule vite aujourd'hui d'un site salafiste à un site porno… Si j'écris ce livre, c'est d'abord pour les musulmans. Il est urgent d'amortir la chute, de déculpabiliser, d'apaiser, de diriger, de préciser ce qui est essentiel. L'islam est un enzyme qui catalyse une réaction chimique sociétale qui le dépasse. De loin. Il dope à la fois un laïcisme fermé et un christianisme identitaire.

Le fondamentalisme du wahhabisme et du salafisme est-il selon vous le principal danger qui menace l'islam en France ?

Malheureusement non. L'ingérence des pays étrangers, qu'il s'agisse du Maroc, de l'Algérie ou de la Turquie, est catastrophique. Ce n'est plus le salafisme aujourd'hui qu'il faut craindre, mais le retour des nationalismes et le mimétisme (taqlîd) de doctrines médiévales que sont le malékisme, le hanafisme, le chaféisme, etc. Alors qu'il est urgent que nous construisions une doctrine propre, qui réponde à notre situation.

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Vous menez le combat de l'intégration depuis des années, au point d'être considéré comme un « traître » par beaucoup de musulmans. N'êtes-vous pas très seul ? Vous avez quitté l'an passé les Musulmans de France, ex-UOIF, l'association française des Frères musulmans…

J'ai toujours été un solitaire. Dans les années 80, j'ai d'abord été attiré par les Tablighis, très présents chez les ouvriers, puis par les Frères musulmans, qui étaient plus actifs chez les étudiants comme moi. Moi qui étais séduit par le soufisme, j'ai été fasciné par la figure d'Hassan el-Banna, le fondateur des Frères, un mystique engagé dans le monde et qui portait cravate. J'avais 19 ans, il était pour moi celui qui me réconciliait avec la modernité. Mais la politique et une sécularisation sauvage ont tué la spiritualité de cette organisation. Prise par l'urgence de la construction de mosquées et de la création d'associations, elle n'a pas eu le temps de se doter d'un corpus doctrinal, et l'islam qu'elle défend n'est qu'un islam de revendication. Les Musulmans de France auraient dû être une institution purement religieuse et laisser les musulmans se débrouiller dans la société. Si j'en suis sorti, c'est pour plusieurs raisons, mais surtout parce que je ne veux pas être un théologien organique. Mes travaux ne peuvent plus être contenus dans une logique d'institution. Cela étant, je forme à Bordeaux de nombreux étudiants à ma conception d'un islam en phase avec l'époque, et nombre d'imams partagent ma conviction qu'il faut repenser notre religion pour l'adapter à la société française. Quant aux autres, ils me critiquent tout m'écoutant. Quitte à demeurer dans l'attentisme.

*Tareq Oubrou, « Appel à la réconciliation », Plon, 347 pages, 19, 90 euros.

Le ramadan expliqué par Tareq Oubrou



Source : https://www.lepoint.fr/societe/tareq-oubrou-le-mus...