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Revue de presse du mercredi 13 juin 2018


Mercredi 13 Juin 2018 Par Lionel Jeanjeau




Un sujet unique dans la revue de presse de ce jour, mais décliné sous plusieurs angles : l'inégalité du système éducatif français. Ce sujet est ici traité successivement sous l'angle des inégalités entre établissements, des inégalités dans la formation et le recrutement des enseignants qui y enseignement, sous l'angle également des inégalités sociales, encore et toujours constitutives des inégalités scolaires.


Système inégalitaire

Ce n'est évidemment pas aux lecteurs des Cahiers pédagogiques que nous apprendrons que le système scolaire français est inégalitaire. Pour beaucoup de militants associatifs du monde de l'éducation, ce constat est même probablement le fondement, le point de départ de leur engagement. Mais cette évidence résiste encore, dans l'opinion publique et aussi - il faut le dire - chez certains professionnels de l'éducation, y compris chez certains enseignants. Une récente étude de l'OCDE s'est penchée sur la question, et ses conclusions, reprises par la presse du jour, sont sans appel : Une étude épingle le fonctionnement inégalitaire du système éducatif français titre ainsi Le Monde. "A partir des résultats de l'édition PISA 2015 pour les élèves à 15 ans, les auteurs de l'étude sur les politiques enseignantes ont cherché à répartir en quatre groupes les lycées en fonction du profil socio-économique des publics accueillis, chacun rassemblant environ 25 % des élèves de 15 ans. Objectif : comparer les deux « extrêmes », les établissements les plus défavorisés et ceux qui le sont le moins.
Le résultat est sans appel : les premiers n'accueilleraient en moyenne pas plus d'un quart d'enseignants « pleinement certifiés » (ceux passés, en France, par l'étape des concours), quand les seconds font manifestement le plein dans ce vivier
".
Conséquence prévisible, donc, à retrouver sur le site et à l'antenne de France Info : les inégalités se creusent dans les lycées. Noémie Le Donné, auteure de l'étude pour le compte de l'OCDE, veut croire dans l'efficacité d'une mesure "d'inversion de la logique d'affectation des enseignants". Elle estime de ce fait que la prime de 3000€ pour les enseignants exerçant en éducation prioritaire est une piste intéressante. Ce faisant, la question reste en suspend : cette prime ne risque-t-elle pas d'engendrer un effet d'opportunisme et d'attirer en éducation prioritaire des gens venus pour améliorer leur salaire, sans réellement intégrer la spécificité des établissements dans lesquels ils seraient affectés ? Ce travers avait déjà été dénoncé dans les années 90 lorsque les enseignants demandaient à aller en éducation prioritaire pour bénéficier d'un "ticket de sortie" tellement exorbitant en termes de points au mouvement de mutation qu'il leur garantissait quasiment, au bout de 6 ans, d'obtenir le poste de leurs rêves, aussi difficile à obtenir soit-il.

Autres pistes évoquée par le rapport de l'OCDE selon Le Monde : l'autonomie des établissements, contre laquelle certains syndicats enseignants sont vent debout, et surtout la refonte de la formation des enseignants, nettement plus fédératrice, du moins tant qu'on en reste aux grands principes.


Formation des enseignants

Evoquant toujours cette enquête de l'OCDE, L'Humanité centre davantage son analyse sur la formation des profs, verrou des inégalités et dénonce, en termes plus directs que la plupart des journaux du jour, le recours massif aux contractuels. "Un rapport de l'OCDE pointe le recours massif aux contractuels dans l'éducation nationale. Un symptôme de plus des inégalités scolaires à la française".

La presse locale s'empare également du sujet. La République des Pyrénées par exemple, qui titre La France a du mal à recruter ses profs, mais aussi à les former. En cause ? La structure de la formation des enseignants. "Après obtention de la licence, les étudiants qui se destinent au professorat intègrent un master de l'enseignement, de l'éducation et de la formation (MEEF). La deuxième année de ce cursus est critiquée pour la lourdeur de son programme : les jeunes doivent à la fois effectuer un mi-temps dans une classe, suivre des cours et rédiger le mémoire de fin d'études.
C'est donc en toute fin de parcours que les futurs profs font face aux élèves. "
C'est souvent le choc de l'année du stage : la différence entre la perception du métier, lorsqu'on a été soi-même un bon élève, et la réalité", note Stéphane Crochet, secrétaire national du syndicat des enseignants SE-Unsa.
"
On a besoin d'une première année de master qui mette plus l'accent sur la pédagogie et la pratique", ajoute-t-il."

Si l'Education nationale peine à trouver le bon équilibre entre pratique et théorie dans la formation de ses enseignants, il est à noter que parallèlement, la formation par les entreprises des "compétences" dont elles ont besoin se porte, elle, plutôt bien.


Formation par les entreprises

Eloïse de Neuville en ferait presque un slogan dans le magasine Challenge : Pourquoi les entreprises doivent prendre en charge la formation des jeunes. Avec un constat des plus classiques dans la doxa libérale : l'entreprise a désinvesti la formation des jeunes et l'a confiée à une Education nationale qui ne sait pas faire. Il faut donc réinvestir la formation. "C'est un manifeste qui appelle les entreprises à s'engager dans le domaine de l'éducation. Présenté au ministère de l'Economie, le rapport du think-tank Vers Le Haut dresse un constat inquiétant : les entreprises ont désinvesti la formation des jeunes, au détriment de générations désorientées et touchées par un chômage de masse. Interwiew de Marc Vannesson, délégué général de Vers Le Haut."

Le même Marc Vannesson était également aujourd'hui à l'antenne de la radio catholique RCF pour y proclamer que l'investissement dans l'éducation est rentable pour les entreprises. Extrait : "Il y a seulement un chef d'entreprise sur cinq qui considère en France que le système éducatif est adapté au monde du travail. Et du côté des jeunes, il y a une grande majorité qui considère que l'entreprise ne lui fait pas confiance. Ce gouffre est très dommageable pour notre pays car il crée du chômage de masse chez les jeunes, cela crée de la désorientation et puis cela crée une pénurie de talents."


Pour sortir enfin des inégalités : démocratisons l'antisèche

La formation des enseignants, soit. L'autonomie des établissements, pas de problème, l'inadéquation de la formation au marché du travail, pourquoi pas ? Mais osons émettre une autre hypothèse d'explication aux inégalités de notre système éducatif, fil rouge de cette revue de presse : pourquoi ne pas considérer que les élites, sous couvert d'un discours conservateur et traditionnaliste pour les enfants des autres, ont en réalité adopté les pratiques pédagogiques qu'elles dénoncent pourtant à longueur de blogs, de réseaux sociaux et séminaires : les pratiques de "l'éducation nouvelle". Cette théorie est celle que retiennent les époux Pinçon-Charlot, particulièrement réputés pour leur fine connaissance de la sociologie des couches très favorisées de la société. On retrouve, en substance, une telle hypothèse dans un entretien de la dernière livraison des Cahiers pédagogiques. Montessori et Freynet ont été adoptés par la grande bourgeoisie, apprend-on ainsi. Une lecture à l'issue de laquelle on ne peut s'empêcher de penser que finalement, il est possible qu'il faille retourner la perspective de l'enquête de l'OCDE : le fait que les enseignants les moins formés se retrouvent dans les établissements les plus défavorisés n'est peut-être pas une cause des inégalités scolaires, mais au contraire un symptome parmi d'autres de ces dernières. Et le couple de sociologue de rappeler une évidence que nous perdons peut-être un peu trop facilement de vue à force - précisément - de la prendre pour une évidence : les établissements défavorisés le sont d'abord parce qu'ils recrutent des publics défavorisés, et que les inégalités scolaires rejoignent bien, au bout du compte, les inégalités sociales.

C'est ce déterminisme là, finalement, que nous n'arrivons pas à dépasser. Sauf - et ce sera notre clin d'oeil au second degré de fin de revue - à considérer qu'il faut mettre en place une sorte de transfert des "bonnes pratiques" de ceux qui savent vers ceux qui en ont le plus besoin. C'est un peu à cela que se livre un blog du Monde, celui de Guillaume Ouattara, qui pose très clairement LA question essentielle de ces prochains jours : Bac 2018, quels programmes d'antisèche rentrer dans sa calculatrice ?. Un billet de blog qui fourmille de questions et de réponses pour un usage enfin intelligent et pertinent de cette bonne vielle pratique. A lire par tous les élèves de Terminale avant la date fatidique des épreuves de mathématiques ; un blog à faire lire partout, et notamment dans les lycées les plus défavorisés. Pour qu'enfin les pratiques sérieuses, celle qui marchent, soient enfin démocratisées.

Lionel Jeanjeau

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Dans la librairie des Cahiers Pédagogiques

N° 545 - Accompagner en pratiques
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Qu'est-ce qu'accompagner au sein et hors de la classe ? Qu'en est-il de l'accompagnement personnalisé ? Comment l'accompagnement vise-t-il à construire l'autonomie de l'élève ? Ce dossier interroge le sens donné aujourd'hui à l'accompagnement de tous les élèves par les enseignants et aussi par les coéducateurs.

N° 544 - Les écrits de travail des élèves
Dossier coordonné par Jacques Crinon et Hélène Eveleigh
mars-avril 2018
À l'école, on n'écrit pas toujours beaucoup, car on est trop souvent dans la logique de production d'un écrit bien fait, qui sera évalué ou communiqué. Or, le langage écrit est aussi un instrument intellectuel, au service du travail quotidien des élèves. Comment les faire écrire davantage ?



Source : http://www.cahiers-pedagogiques.com/Revue-de-press...