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Mondial 2018 : quand la fête vire au nationalisme, au racisme et à la xénophobie


Jeudi 14 Juin 2018 Par Dominique Bodin, Professeur des Universités en sociologie, U




Le premier match de la Coupe du monde de football 2018 aura lieu, à Moscou, ce jeudi 14 juin. Comme il se doit, il opposera au Stade Loujniki entièrement rénové pour la circonstance le pays hôte, la Russie, à l’Arabie saoudite en match de poule. Nul doute, à cette occasion, que les 81 000 places de ce stade sont occupées, même si l’enjeu est inexistant et l’issue de la rencontre certaine.

Le sport planétaire par excellence

Il est des événements sportifs qui drainent les foules. La Coupe du monde est de ceux-là. Rassemblant, à chaque édition, environ 3 milliards de téléspectateurs, il s’agit du second événement sportif le plus diffusé et… regardé au monde derrière les Jeux olympiques d’été, mais devant, respectivement le Tour de France, les Jeux olympiques d’hiver, la Ryder Cup et… la Coupe du monde de cricket !

Depuis des semaines, les médias de tous les pays évoquent l’événement, rappellent les équipes qualifiées, établissent des pronostics, diffusent des images des douze sites, totalement réhabilités ou construits pour l’occasion, qui accueilleront la compétition, vantent les villes hôtes et l’occasion d’allier tourisme et football – un simple détour par le site officiel permet de s’en rendre compte – dans un pays « qui sait recevoir », décrivent avec force détails les équipes et les joueurs qui les composent. Sans oublier d’insister sur l’aspect festif et rassembleur de cet événement planétaire.

Car le football est bien le sport le plus populaire au monde. Pratiqué sur toute la planète, que ce soit en club ou plus simplement dans la rue : chacun peut jouer au football, même sans équipement particulier, quel que soit son âge, son sexe ou son niveau. Un ballon, une balle ou une boîte de conserve suffisent pour organiser une rencontre. La pratique du football, longtemps réservée aux hommes, s’est lentement ouverte aux femmes, et surtout les publics se sont féminisés.

La simplicité du jeu a fait du football le sport populaire par excellence, bien avant que les médias ne s’en emparent ou que les industriels et les marques ne l’utilisent comme vecteur de vente. Il est tout simplement devenu, comme le suggère Christian Bromberger « la bagatelle la plus sérieuse du monde ».

La « bagatelle la plus sérieuse du monde »

« Bagatelle la plus sérieuse du monde », car le jeu draine des droits télévisuels en expansion, attirant des sponsors qui investissent d’une manière qui frise la démesure et engendrant la vente massive de produits dérivés.

Le football, c’est aussi l’image d’un club ou d’une ville. Dans le cadre de la coupe du monde, c’est l’image d’un pays, le pays hôte qui est en jeu. La compétition, l’intensité de la fête, la qualité de l’organisation et l’efficacité de la sécurité servent en effet de vitrine au pouvoir en place et aux idéologies. La Coupe du monde football, est donc tout à la fois une opération marketing et une démonstration de force politique que Jean‑Marie Brohm a décrite depuis fort longtemps.

Finale de la Coupe du monde 2014, vue de Berlin. Pixabay

« Bagatelle la plus sérieuse du monde », car le football rassemble en un même lieu, physique (le stade) ou médiatique (télévision, réseaux sociaux) des milliers d’individus pour mieux les opposer… Tous commenteront les rencontres, discuteront les actions de jeu et remettront en cause les décisions de l’arbitre ; tous parleront des joueurs dont ils classeront les mérites ; tous contesteront ou, au contraire, salueront, les décisions des sélectionneurs – que ce soit en termes de choix stratégiques et tactiques ou de composition d’équipe.

L’envers du décor

Ces enthousiasmes et élans festifs pourraient nous faire oublier l’envers du décor : le nationalisme, le racisme et la xénophobie qui entourent les rencontres et dont témoignent les actes de certains spectateurs et supporters. Nationalisme, racisme et xénophobie qui ne s’expriment pas seulement en mots ou en borborygmes, à l’image des cris de singes destinés aux joueurs noirs, mais qui dégénèrent très souvent en violences extrêmes, rarement retransmises par les télévisions. Non que le football et la Coupe du monde soient intrinsèquement porteurs de ces dérives, mais ils en sont des théâtres d’expression privilégiés.

En s’identifiant à leur équipe et à leur pays, certains spectateurs et supporters témoignent de manière inacceptable, c’est incontestable, des transformations sociales et sociétales de leur pays. Il s’agit, tout à la fois, d’une revanche et d’une contestation sociale face aux transformations d’une société qu’ils rejettent ou dans laquelle ils ne trouvent pas ou plus leur place.

Il ne faut pas surcharger de sens ces manifestations racistes, xénophobes et/ou nationalistes mais bien sérier les phénomènes pour mieux agir. Disant cela, il n’est nullement question d’amoindrir, justifier ou soutenir ce qui est – et doit rester – de l’ordre de l’inqualifiable et de l’inacceptable, dans tous les cas, et sans aucune restriction.

Il s’agit simplement d’objectiver et d’analyser ces phénomènes, pour mieux les comprendre et les prévenir. Car ce qui relève en apparence de la même expression, du même affichage (démonstrations racistes et xénophobes), ne renvoie cependant ni aux mêmes soubassements, ni aux mêmes finalités. Comprendre n’est donc en rien accepter, mais doit, en fait, permettre d’adapter les réponses politiques et sociales afin de tenter de se prémunir de ces violences.

Exubérances et vociférations

Si certaines de ces violences ne sont que des exubérances et des vociférations dont le sens échappe à maints supporters, capables d’encourager dans le même temps les joueurs noirs de leur équipe et de faire le cri du singe à l’encontre de ceux de l’équipe adverse, d’autres s’ancrent dans un racisme confirmé par des engagements politiques avérés, utilisant les tribunes, les abords du stade et la rencontre de football comme moyens d’expression d’une idéologie politique.

Ce phénomène d’ancrage est redoutablement simple et mérite pour cela toutes les attentions : aux manifestations racistes et xénophobes non étayées par un quelconque ancrage politique qui se manifestent dans maints stades, peuvent insensiblement se substituer des comportements beaucoup plus dangereux, agrégeant dans un processus spiralaire : la manifestation d’idéologie politique, comme ce fut le cas à la Lazio de Rome ; l’instrumentalisation de supporters par des partis politiques d’extrême droite, comme en Hongrie, voire la porosité entre ces mêmes partis et les groupes de supporters, pour en arriver finalement à l’expression d’un nationalisme exacerbé dans lequel se mélangent et se confondent rejet et haine de l’autre (un « autre » forcément différent de moi, et responsable de la situation sociale et économique), désir d’exister, réactivation des antagonismes historiques et nationalistes, maux divers et variés pour lesquels une victime émissaire devient nécessaire.

On peut en arriver alors, à l’instar de l’ex-Yougoslavie, comme dans le cas de l’Obilic de Belgrade, à la transformation d’un groupe de supporters nationalistes, en une milice paramilitaire mortifère dirigée par leur leader : Arkan. Bien sûr ce modèle spiralaire ne s’appliquera pas à tous, bien évidemment tous ceux qui pousseront le cri du singe ne finiront pas nationalistes et génocidaires. Mais il est probable, à l’inverse, que ceux qui ont commis ces atrocités ont commencé par des faits jugés bénins.

Un « laboratoire social »

Si leur expression est éminemment condamnable, il faut observer et accepter, en tant que gestionnaire d’un pays ou d’un sport, que le football puisse devenir une sorte de « laboratoire social ». Quand l’économie se transforme radicalement au point de laisser pour compte une partie de sa population, la visibilité de la réaction (violence, revendications politiques extrémistes) devrait devenir un signal politique compris et perçu par les gouvernants.

Dire cela ne revient pas à affirmer qu’il faut laisser s’installer les idéologies racistes, xénophobes et violentes dans les tribunes, mais simplement accepter l’idée qu’il est sans doute mieux pour la société de les voir s’exprimer dans un espace clos, réglementé et structuré (le stade) que dans la rue, et qu’il est essentiel de pouvoir observer ainsi, avant que le malaise ne s’installe définitivement ou de manière plus cruciale au sein de la société, la déstructuration sociale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.



Source : http://theconversation.com/mondial-2018-quand-la-f...