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| Reproduit ici le Dimanche 8 Septembre 2019 à 00:36

Histoire. Rudolf Manga Bell, l’autre mémoire du Cameroun




DER SPIEGEL (HAMBOURG) - Cameroun — XXe siècle. Berlin a décidé de donner à une rue du “quartier africain” de la capitale le nom de ce héros de la liberté, pendu à Douala en 1914.
Le 8 août 1914, les habitants de la ville portuaire de Douala, au Cameroun, ont dû assister vers 17 heures à l’exécution de leur roi, Rudolf Manga Bell, et de son secrétaire, Adolf Ngoso Din, sur le parvis du tribunal. “C’est un innocent que vous pendez. C’est en pure perte que vous m’exécutez. Maudits soient les Allemands !” aurait lancé le condamné à mort, en allemand, à ses bourreaux. “Vous ne posséderez jamais le Cameroun.” Manga Bell est mort la tête haute. Les colons ont laissé sa dépouille suspendue à la potence trois jours durant, à titre d’avertissement.

Par cette exécution, les Allemands voulaient empêcher que le peuple douala ne prenne parti pour les puissances ennemies au début de la Première Guerre mondiale. Ils obtiendront l’effet inverse : désormais, les habitants de la colonie considèrent les Alliés comme des libérateurs, et les Allemands mèneront dès lors un combat perdu d’avance. Leurs dernières troupes au Cameroun se rendront en février 1916 ; à la fin de la guerre, la colonie impériale tombe dans l’escarcelle de la France et de la Grande-Bretagne. En 1960, le Cameroun prend son indépendance et vénère jusqu’à ce jour Rudolf Manga Bell comme un héros de la liberté.

Des études en Allemagne
C’est un chapitre très sombre du colonialisme et l’histoire de Manga Bell est particulièrement tragique, lui qui se voyait en médiateur entre son peuple et les Allemands. Petit-fils du roi Bell, qui avait signé en 1884 un traité avec l’empire de Guillaume Ier, il fréquente l’école allemande de l’administration coloniale, avant d’être envoyé cinq ans parfaire son éducation dans une famille d’enseignants à Aalen, dans le Bade-Wurtemberg, et de passer son baccalauréat à Ulm. Beaucoup d’Allemands regardent le jeune Noir comme un extraterrestre, mais le Camerounais surdoué croise aussi la route de quelques “bons Allemands” ; il admire leur pays et leurs coutumes.

Au retour de Rudolf, les employés coloniaux louent son intelligence et ses manières européennes.

Les Allemands président aux destinées du Cameroun depuis la fin du XIXe siècle. Sur les instances des négociants qui tiennent des comptoirs commerciaux en Afrique, l’Empire allemand a suivi l’exemple des Britanniques et des Français et s’est adjugé des colonies à son tour – par les armes ou, plus souvent, par des traités arrachés aux souverains des territoires convoités.

Le delta convoité
Le delta du fleuve Cameroun [aujourd’hui fleuve Wouri] est le fief des Doualas, qui comptent plusieurs tribus et clans royaux. Peuple fier et prospère, les Doualas vivent de pêche et d’agriculture. Ils sont en affaire depuis le XVIIe siècle avec les marchands européens, à qui ils revendent huile de palme et autres denrées tropicales.

Ces privilèges commerciaux et leurs droits fonciers se voient garantis lorsque le roi signe, en 1884, un “traité de protection” avec l’envoyé spécial de l’empereur en Afrique, Gustav Nachtigal, faisant du territoire une colonie allemande. Les Doualas jugent l’accord acceptable. Seulement voilà, les Allemands n’ont “jamais eu l’intention d’en respecter les termes”, révèle Christian Bommarius, qui a étudié de près l’histoire de la colonie […].

De connivence avec les fonctionnaires coloniaux et l’armée, le négociant Woermann, de Hambourg, prévoit d’expulser les riverains du fleuve Cameroun pour prendre le contrôle du commerce d’huile de palme en provenance de l’intérieur des terres.

Lettre ouverte au Reichstag contre les expropriations
Les Doualas sont “l’engeance la plus paresseuse, la plus fausse et la plus scélérate qui soit”, écrit Jesko von Puttkamer, gouverneur du Cameroun à partir de 1895. Cet aristocrate arrogant regrette que ces gens “n’aient pas été chassés du pays lors de la conquête, à défaut d’être exterminés”. Il s’ensuivra travail forcé, arrestations arbitraires et humiliation des chefs de tribu, soumis aux châtiments corporels.

Rudolf Manga Bell n’en reste pas moins confiant dans la justice allemande. En 1905, alors prétendant au trône, il adresse avec le souverain régnant et 26 dignitaires camerounais une lettre ouverte au Reichstag. Il demande la révocation du gouverneur tout en assurant : “Nous sommes allemands et resterons allemands jusqu’à la fin des temps. Avec nos plus humbles salutations à Sa Majesté l’empereur Guillaume d’Allemagne et du Cameroun.”

Cet appel au secours surprend en Allemagne mais reste sans effet. Quoique exécré, Puttkamer ne quittera ses fonctions de gouverneur qu’en 1907 – à la fin de sa mission.

La situation s’envenime encore lorsque Otto Gleim est nommé gouverneur du Cameroun, en 1919. Et l’historien Andreas Eckert de préciser :

“Nulle part en Afrique coloniale la ségrégation urbaine n’a été aussi brutale et systématique qu’au Cameroun. Mais dans aucune autre métropole européenne, les peuples colonisés n’ont eu droit à des débats comparables au Parlement.”

Le mérite en revient en grande partie à Rudolf Manga Bell, devenu entre-temps roi. Il proteste contre la violation du traité de protection de 1884. Manga Bell a tout intérêt à entretenir de bons rapports avec les Allemands : la puissance coloniale le conforte dans sa position de chef des Doualas. “Il disposait des pouvoirs de justice, de perception de l’impôt, et il était indemnisé pour sa fonction”, poursuit l’historien.

Mea culpa tardif de Berlin
Ce qui indigne plus que tout les Camerounais, c’est que les Allemands aient manqué à leur parole. Manga Bell écrit à des fonctionnaires, des avocats, des missionnaires, et tente d’obtenir le soutien du Reichstag.

Devenu persona non grata à Berlin, il y dépêche en 1912 son secrétaire, Adolf Ngoso Din, lui aussi formé en Allemagne. Ngoso Din a l’oreille des sociaux-démocrates [notamment d’August Bebel] au Reichstag.

Si les dépossessions s’interrompent à Douala, ce n’est que provisoire – elles reprendront quelques semaines plus tard. Désemparé, Manga Bell menace de chercher le soutien des puissances européennes, ce qui suffit à le faire accuser de “haute trahison” et condamner à “mort par pendaison”.

Berlin fait un mea culpa tardif : dans le “quartier africain” de la capitale, la Nachtigalplatz, du nom du mandataire de l’empereur Gustav Nachtigal, portera bientôt celui de Rudolf Manga Bell et de son épouse Emily.

Hans Hielscher
Cet article a été publié dans sa version originale le 06/08/2019



Source : https://www.marocafrique.net/magazine/c/0/i/370933...

Tags : afrique