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Omar Er-rouch - MAP le Samedi 18 Janvier 2020

Feux de forêts, les Marocains d’Australie mis à rude épreuve




Canberra – Les feux de forêts font rage depuis plus de trois mois en Australie. A l’instar de toutes les communautés établies dans le pays-continent, les Marocains ont été mis à rude épreuve lors de cette immense catastrophe naturelle, qui a fait au moins 28 morts, dévasté plus de huit millions d’hectares, détruit 2.000 maisons et poussé la pollution à des niveaux dangereux.

“Nous vivons dans un enfer avec un air irrespirable. La fumée toxique rend la vie insupportable à Canberra”, déplore Mustapha El Ayyadi, un originaire de Tétouan qui s’est installé dans la capitale fédérale depuis 31 ans. “On inhale à longueur de la journée de la fumée. Toute la famille en souffre, notamment la petite Aicha (neuf ans)”, ajoute-t-il.

Parti aux premiers jours de janvier en vacances avec sa famille à la station balnéaire de Jervis Bay, à trois heures de route de Canberra, M. El Ayyadi a été accueilli par une épaisse fumée qui a transformé le ciel diurne en orange foncé.

“À notre arrivée, il faisait noir à 15 heures. On dirait minuit”, se rappelle M. El Ayyadi de cette expérience qu’il qualifie d’”effrayante”.

“Les autorités nous ont demandé de nous approvisionner en eau, vivres et bougies”, raconte l’homme d’affaires, ajoutant qu’il a été invité, lui et les siens, à évacuer, dans deux jours (vendredi), avant un weekend qui s’annonçait très chaud et venteux, ce qui devait attiser les brasiers et fermer ainsi le Princes Highways (une autoroute importante qui s’étend de Sydney à Adélaïde via la côte en passant par les États de la Nouvelle-Galles du Sud, du Victoria et de l’Australie-Méridionale). “Si on avait attendu, nous aurions été piégés dans cette ville sinistrée”, se souvient le jeune homme.

“Alors que nous avions programmé un congé de deux semaines, nous ne sommes restés à Jervis Bay que trois jours. C’était très triste, notamment pour ma petite fille, qui attendait avec impatience ses vacances d’été”, relève M. EL Ayyadi, ajoutant qu’une fois de retour à la maison, une fumée toxique couvrait Canberra, la transformant en la ville la plus polluée au monde. “Ma femme, professeur à l’Université nationale australienne (ANU), n’a pas pu se rendre à son travail parce que le campus avait fermé ses portes en raison du danger des fumées toxiques”.

“On évite de sortir de la maison dans une ville qui est devenue une chambre à gaz toxique à cause de la pollution de l’air”, relate M. El Ayyadi, qui évite d’allumer la télévision pour éviter à sa fille de voir le sort cruel des millions d’animaux qui ont péri dans cette catastrophe naturelle sans précédent dans le pays-continent.
“Je me sens très malheureux pour les Australiens qui ont perdu leurs chers, leurs maisons ou leurs fermes. C’est une tragédie nationale qui appelle à une solidarité de toutes les composantes de la société australienne, dont la communauté marocaine”, relève-t-il

A Canberra toujours, Mme Fatima Killeen, une artiste marocaine de renommée internationale, n’est pas prête à oublier cette rude épreuve. Une vigilance extrême est observée chez les Killeen, qui vivent le long de la frontière ouest de Canberra, où des incendies ont fusionné formant une méga-feu.

“Canberra se targue d’être la Bush City, c’est-à-dire la capitale des Bush, ville vraiment entourée par la forêt. On sent une réelle menace. C’est une épée de Damoclès qui pèse sur la tête de tout le monde”, dit-elle en soupir.

“Notre maison se trouve à la périphérie de la ville près d’une réserve naturelle, qui a connu plusieurs incendies durant les précédentes saisons de feu. Alors, nous sommes en état d’alerte continue, chaque jour apportant son lot de mauvaises nouvelles qui rehaussent les inquiétudes sur ce qui peut arriver”, relève Mme Killeen, ajoutant : “Nous avons décidé que lors d’une évacuation d’urgence, nous resterions pour protéger notre maison”.

“Nous avons fait ce que nous pouvions pour nous préparer pleinement. Nous nous sommes débarrassés de tout ce qui est hautement inflammable à la maison et avons acheté tous les équipements nécessaires pour lutter contre les feux… Jusqu’à présent, les incendies n’ont pas atteint la réserve naturelle, mais le stress est quotidien et la fumée suffocante nous accable fortement”, relate Mme Killeen le cœur lourd.

En fait, la capitale fédérale est devenue le 6 janvier la ville la plus polluée au monde après que le niveau de pollution de l’air à Canberra s’est situé à plus de 17 fois en dessous du seuil de dangerosité pour l’Homme.
“Les feux de brousse nous empêchent de voyager durant les vacances d’été. Et face à des températures élevées et une fumée toxique, ce n’est pas évident non plus de rester à l’intérieur”, dit l’artiste, qui accuse les politiciens d’être “dangereusement inconscients” des effets du changement climatique.

A Sydney, la situation n’est guère différente. Zahra Bouya, une scientifique marocaine qui réside dans la métropole depuis plus de vingt ans, vit à Sutherland Shire, au sud de Sydney, à quelques kilomètres du Parc National.

“Les feux de brousse sont à 8 km seulement de notre maison, envahie par une fumée toxique, alors que les cendres et les feuilles brulées couvrent notre véranda. On sent la chaleur dégagée par les feux. C’est l’enfer”, se rappelle cette originaire de Kénitra.

“Outre le danger des incendies qui pèse sur la communauté, nous souffrons de la fumée toxique qui nous empêche de respirer à plein poumon”, dit-elle, ajoutant que les habitants de Sydney ne peuvent pas se déplacer dans la ville sans les masques respiratoires.

“A force de perdurer, ce spectacle est devenu étrangement familier. On se sent dans un autre coin du monde”, se dit désolée Mme Bouya, qui ajoute que la ville est comme sous état de siège avec la fermeture de plusieurs routes et l’annulation de plusieurs vols.

Dans l’Etat de la Nouvelle-Galles du Sud, qui compte près d’une centaine de feux de brousse, les autorités ont décrété l’état d’urgence à plusieurs reprises. “On est assiégés dans nos propres maisons. On craint que les feux, qui ont ravagé presque huit millions d’hectares dans l’Etat, atteignent nos quartiers. C’est un cauchemar au quotidien”, raconte-t-elle, exprimant sa sympathie avec les familles des victimes de cette catastrophe naturelle sans précédent.

Sa sœur Ghizlane à Melbourne a vécu une expérience terrifiante. “La semaine dernière quand j’empruntais l’autoroute de Sydney vers Melbourne, le feu s’est déclenché le long de la route qui est devenue soudainement prise dans l’étau du brasier. C’était effrayant comme une scène d’un film d’horreur”, se rappelle tristement Mme Bouya.
“Le trajet qui prenait 8 heures nous a pris 12 heures. Les autorités ont décidé de fermer l’autoroute et de dévier le trafic vers des routes secondaires. Le trajet a été très terrifiant et fatigant, surtout pour les enfants”, relève-t-elle, ajoutant : “Nous nous attendions au pire à chaque kilomètre. Nous étions effrayés”.

“A notre arrivée à Melbourne, la fumée couvrait toute la ville. On est assiégés dans notre maison, surtout que mon fils souffre d’asthme”, indique Mme Bouya. “J’ai annulé tous les rendez-vous pour éviter de sortir dans ces conditions”, ajoute-t-elle.

En fait, les autorités de l’Etat du Victoria, dont Melbourne est la capitale, a conseillé aux habitants d’éviter toute activité physique à l’extérieur, notamment pour les enfants et les personnes atteintes d’asthme et des maladies cardiovasculaires.

“Mon fils, qui n’a pas quitté la maison depuis une semaine, ne cesse de se plaindre de ses vacances d’été gâchés”, dit-elle, ajoutant que toute la famille est en alerte. “On ne sait pas si les feux vont un jour atteindre notre maison. C’est l’angoisse, d’autant que nous devons être toujours prêts à évacuer si les autorités nous demandent de le faire”.

Heureusement, aucun marocain ne figure, jusqu’à présent, parmi les victimes des incendies qui ravagent le pays-continent, selon l’ambassade du Royaume à Canberra, qui a mis en place une cellule de crise et un numéro spécial pour s’enquérir de la situation des incendies, alors que la saison des feux de brousse s’annonce encore longue.