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Du Maroc aux Canaries, premières rencontres


Vendredi 12 Octobre 2018 Par emouaten




Lundi 8 octobre 2018, il est presque 19 heures. Un vent de sud-ouest nous pousse à 5 noeuds vers l’île de Tenerife. Une douce odeur monte de la cuisine par le hublot dans le cockpit, d’où je vous écris. Ce soir, nous dégusterons la bonnette pêchée ce matin, avec des pommes de terre et une sauce au beurre et à l’ail. A hauteur du 30ème parallèle, nous visitons les Canaries. Venant du Maroc, nous sommes arrivés dans la nuit de vendredi et nous n’avons pas résisté aux promesses d’un lever de soleil sur la Playa Francesa, la plus belle de l’île de La Graciosa, dit-on. Un peu avant l’aube, quelques équipiers ont émergé dans le cockpit. Un coup d’oeil au compas magnétique nous a confirmé, chacun à notre tour, que le soleil se lèverait bien derrière les volcans de Lanzarote. Et eux, confortablement lovés dans les nuages, avaient décidé de s’accorder une grasse matinée.

Notre vie à bord se retrouve dans cette anecdote : le lever du soleil nous a finalement offert de si belles déclinaisons de rose dans le ciel ! Les laudes priées et le petit déjeuner englouti, nous avons ensuite enfilé nos maillots de bain : déjà dans l’eau, François avait vu une raie et son petit ! Les eaux sublimes des Canaries tranchent complètement avec le petit port d’Essaouira (Maroc) que nous avons accosté dans un brouillard à couper au couteau, et dont le petit jour nous a confirmé une chose : nous devions oublier la douche que nous avions prise la veille au pied du voilier. Aux Canaries, l’eau d’un bleu limpide nous laisse voir le sable et les roches volcaniques qui couvrent le fond de l’océan. Quel bonheur de chausser ses palmes pour aller admirer les poissons bleu profond ou rose !
Partis voir le monde, nous voulions trouver le Seigneur dans sa Création. A l’instar de Marie-Charlotte qui, si elle n’a pas son appareil photo à l’instant t, dit « clic clac » pour retenir ce qu’elle admire. Nous cherchions aussi à rencontrer la pauvreté, que nous ne voyons pas toujours dans nos milieux. Elle a saisi Tony à Essaouira, quand nous avons découvert le petit port sorti d’un autre âge, avec ses barques sales empilées et ses étals de poissons presque à même le sol. Sol qui a convaincu les derniers à troquer leurs sandales pour des chaussures fermées. Le Maroc a cela d’incroyable : toutes les époques semblent se rejoindre sur les routes, où les dernières voitures côtoient camions et vélos d’un autre âge, vespas et vieilles carrioles à mules. Au milieu de la chaussée, un chien se repose entre les voitures qui passent, illustration sereine d’une vision de la vie bien différente de notre ordre européen.

Choc des cultures, ce premier mois de pèlerinage a aussi été une forte rencontre intérieure. « Au sein de la vie fraternelle le Seigneur t’appelle toi et il veut d’abord construire quelque chose avec toi avant que tu ne te donnes aux autres », remarque Alix. Pour nourrir notre vie intérieure, nous lisons et prions beaucoup. 
Mais ce qui nous transforme, c’est d’accepter le détachement que demande la vie en mer, loin du confort que nous connaissions. C’est l’humilité aussi, de s’accueillir dans sa faiblesse. Les difficiles premiers quarts de nuit, le mal de mer, cette position trouvée sur le pont où l’on peut respirer un instant, se reprendre. La vague suivante qui nous achève, froide et humide. La voile nous apprend ceci que, quand tout est difficile, il faut quand même faire un pas, même le plus petit, pour avancer. Se préparer à l’action, puis aller jusqu’au bout. La douche prendra trois quarts d’heure, mais l’on se trouvera si bien après ! Et quand on se sent complètement inutile, l’accepter nous fait grandir encore. « Le Seigneur t’aime quand même et malgré ça. C’est dur à vivre, mais c’est un chemin », explique Pierre.

Accompagnés par la Vierge, toujours resplendissante sur la grand voile de Kêr Maï, nous découvrons encore la force de notre communauté. Attentifs les uns aux autres, nous veillons aux rythmes et aux envies de chacun. Nous apprenons peu à peu combien nos qualités se complètent et combien nous avons besoin les uns des autres. Cette unité, cette entraide est « ce qui fait que tout le monde a réussi à monter au refuge du Toubkal (4167 m, le point culminant du Maroc, dans l’Atlas, ndlr) », souligne Aymeric. « La force mentale nécessaire vient de la cohésion du groupe. » A bord, cours de chant, de mécanique, salon de coiffure, petit rock au coucher du soleil… Pierre peut même dégonder une porte, de nuit, en s’aidant du tangage ! Et avec une étudiante en médecine et deux infirmières à bord, on fait de la médecine à base de chou pour soigner les genoux après le Toubkal. 

Bienveillance semble un maître mot dans notre groupe, et « l’on peut rencontrer en vérité. On n’a pas le choix de rencontrer les autres, et l’on découvre de belles personnalités qui nous apprennent beaucoup », se réjouit Blandine. Et si nous vivons notre foi de manières bien différentes, Clémence voit combien « nous sommes capables de nous retrouver dans nos temps de prières et de faire un dans le Seigneur ». 

A terre, chaque escale est une forte expérience de l’universalité de l’Eglise. Notre foi commune crée un pont entre nos cultures parfois si différentes et les rites universels nous permettent de suivre et recevoir la messe, quelque soit la langue dans laquelle elle est célébrée. Jusqu’ici, nous avons eu la chance d’être chaque fois reçus par des communautés locales. Mathilde s’émerveille de la providence et de leur accueil. A Séville, nous avons même été invités à déjeuner chez une famille ! Autour de la table couverte de tapas et de riz andalou, notre joie et notre surprise n’avaient d’égal que celles de la mère de famille : jamais elle n’aurait imaginé recevoir notre groupe, dont elle avait entendu parler sur Radio María. Notre projet touche, c’est une grande grâce pour nous. « Je mesure grâce à cela la force de ce projet et la chance extraordinaire que j’ai. Je réalise combien je veux redonner, et combien il ne peut être que pour moi. » 


Les personnes que nous rencontrons sont pour nous de forts témoignages, comme ce prêtre portugais de presque 70 ans qui nous a rejoint spontanément entre Lisbonne et Séville. « La France est la fille aînée de l’Eglise, elle doit garder sa foi, pour elle mais aussi pour le monde ! », nous encourageait aussi un jeune d’Afrique Subsaharienne, immigré à Marrakech pour ses études, et qui ne peut partager sa foi qu’avec les étrangers : les Marocains sont musulmans et ne sont en aucun cas autorisés à se convertir. Jeunes de France, « quand on a des projets dans la tête, il y a toujours moyen que cela se réalise », affirme Manon pour notre groupe. « Il n’y a pas besoin d’avoir un domaine de prédilection, demandez son aide à Dieu cela fonctionne ! »

Cette nuit pendant nos quarts, nous admirerons les étoiles sous l’un des plus beaux ciels du monde… Mais je dois vous laisser : nous remontons au vent, et il faut virer de bord !





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