D’où viennent les inégalités sociales ? Regards d’archéologues


Vendredi 12 Janvier 2018 Par Michelle Elliott, Associate professor Panthéon Paris I




Les sépultures donnent des indications sur les inégalités entre les sociétés. Sépulture d'un jeune homme, datant du néolithique Ancien ( environ 4 500 avant J.-C.), découverte à Menneville dans l'Aisne, et présentée au Musée Saint-Remi à Reims. English: Vassil/Wikimedia, CC BY-SA
Les sépultures donnent des indications sur les inégalités entre les sociétés. Sépulture d'un jeune homme, datant du néolithique Ancien ( environ 4 500 avant J.-C.), découverte à Menneville dans l'Aisne, et présentée au Musée Saint-Remi à Reims. English: Vassil/Wikimedia, CC BY-SA
Et si l’archéologie – science qui étudie les sociétés anciennes sur la longue durée, en remontant à des périodes antérieures aux textes – permettait de mieux comprendre les processus menant aux inégalités sociales de nos sociétés ?
Cela pourrait aider à formuler des stratégies pour atténuer et réduire les profondes disparités de plus en plus fréquentes dans le monde actuel. Bien que les économistes et les historiens puissent repérer des facteurs clés pour appréhender l’évolution de l’inégalité chez les sociétés modernes, leurs origines premières leur sont moins accessibles.
Aussi, une équipe d’archéologues, dirigée par Timothy Kohler (Washington State University), a publié récemment dans la revue Nature n°551 une étude sur 62 sociétés du passé en Amérique du Nord, Méso-Amérique, Europe, Asie et Afrique qui démontre que l’intensification des inégalités économiques à travers le temps semble due à une dépendance croissante vis-à-vis de l’agriculture, ainsi qu’à la complexification des systèmes politiques.
 

Mobilier, maisons : trouver les bons indices

Les archéologues sont conscients du fait que tous les membres des sociétés anciennes ne bénéficiaient pas toujours d’un accès égal aux ressources ou aux autres avantages économiques. Cependant, il est souvent difficile d’isoler les indicateurs correspondants au statut économique des unités domestiques (c’est-à-dire des familles en général) et qui, par ailleurs, permettrait la comparaison entre des sociétés diverses et de périodes différentes.
Par exemple, les mobiliers associés aux sépultures pourraient être étudiés comme indicateurs du statut social du défunt.
Toutefois, il n’est pas toujours possible d’associer un mort à une famille et les sépultures découvertes par des archéologues ne sont pas toujours représentatives de la population entière. Par exemple, en Méso-Amérique, où les sépultures sont souvent localisées dans les maisons, les effectifs des morts sont trop faibles pour correspondre à toute la population : il existe donc d’autres pratiques funéraires qui ne sont pas repérées par les archéologues.
Vestiges des maisons précolombiennes, qui datent du 13ᵉ siècle de notre ère et appartiennent à la culture Tarasque de la région de Michoacán, Mexique. Grégory Pereira, Author provided


Malgré ces défis, Kohler et ses collègues démontrent que la variabilité de la taille des maisons, une variable assez simple et universelle, est étroitement liée au niveau d’inégalités qui caractérise le groupe.
Dans les sociétés où il n’existe pas de différences importantes de statut social, par exemple les  !Kung San (une société semi-nomade qui habite dans le sud de l’Afrique), les maisons ont tendance à être de la même taille. En revanche, pour une société caractérisée par de fortes inégalités, comme les Aztèques du XVe siècle ou l’Empire romain, la taille des maisons peut montrer des disparités marquées.
Munie de cette information, l’équipe menée par Kohler a étudié la distribution de la taille des maisons sur 62 sites localisés en Amérique du Nord, Méso-Amérique, Europe, Asie et Afrique. Allant des chasseurs-collecteurs aux cités anciennes, ces sites couvrent les derniers 11 000 ans.
Les chercheurs ont mesuré la variabilité de la taille des maisons pour chaque site grâce au « coefficient de Gini », une statistique utilisée par des économistes pour étudier les inégalités des sociétés actuelles. Ensuite, les archéologues ont classé les sites en fonction de cet indice d’inégalité.
 

Les agriculteurs eurasiatiques-africains plus inégalitaires ?

Les résultats montrent un niveau d’inégalité plus élevé pour les agriculteurs que pour les chasseurs-collecteurs nomades ou des horticulteurs. Cette constatation est logique car la sédentarité des agriculteurs facilite l’accumulation des biens matériels. Kohler et ses collègues ont trouvé que ce même niveau est également étroitement associé aux sociétés à population plus importante, aux systèmes politiques complexes (tels que les états) et aux régimes autoritaires.

Bien que ces résultats semblent logiques, Kohler et ses collègues sont arrivés à une autre conclusion, plus inattendue. Après l’adoption des économies agricoles, le niveau d’inégalité économique est devenu systématiquement plus élevé pour les sites dans l’hémisphère oriental (Europe, Asie, Afrique) que pour les sites dans l’hémisphère occidental (Amérique du Nord et Méso-Amérique).

Même quand la démographie et les niveaux de complexité politique étaient similaires, les sites américains n’ont pas atteint les mêmes niveaux d’inégalité que leurs homologues eurasiatiques-africains.

Pour démontrer cette tendance, les chercheurs ont dû comparer des sites qui présentaient un écart chronologique important (les sites étudiés dans l’hémisphère oriental datent de 11 000 à 2 000 ans avant le présent, tandis que dans l’hémisphère occidental ils datent de 3 000 à 300). Pour contourner cette difficulté, les sites n’ont pas été ordonnés en fonction des années calendaires mais selon une chronologie relative calculée pour chacun en fonction de la période écoulée entre l’origine de l’agriculture propre à la région du site étudié et l’occupation de ce dernier. Cette méthode permet donc de comparer l’inégalité qui s’est développée pour deux sites différents pourtant séparés par plusieurs millénaires.
 
Pyramide de la Lune dans la cité de Teotihuacán, Mexique, 2006. Gorgo/Wikimedia


Par exemple, le grand état méso-américain de Téotihuacan a émergé au IVe siècle de notre ère. Cependant, comme l’agriculture a commencé dans la région vers 5 000 ans avant notre ère, le site est classé comme datant à 5 300 ans après le début de l’agriculture. On peut ensuite confronter Téotihuacan avec le cas de Tepe Gawra, un site mésopotamien du nord-est de l’Irak et qui date au début du IVe millénaire avant notre ère. En dépit de l’écart important entre les dates d’occupation des deux sites (plus de 4 000 ans), on peut les comparer selon le nombre d’années écoulées depuis l’origine locale de l’agriculture, qui est de 5 000 ans pour chaque site (le début de l’agriculture pour la région autour de Tepe Gawra en étant estimé vers 9 000 ans avant notre ère).
L’écart d’inégalités observé entre les sites américains et les sites eurasiatiques-africains a commencé à partir de 2 500 ans après l’origine de l’agriculture locale et il s’est accentué à travers le temps.
 

La faute aux animaux domestiques ?

Si ces résultats sont intrigants, il faut se rappeler que cette étude ne représente qu’une première tentative d’étude globale des inégalités anciennes. En effet, elle soulève davantage de questions qu’elle n’en résout. Par exemple, comment expliquer le contraste entre les deux hémisphères ? Les auteurs font l’hypothèse que ces inégalités sont dues à des différences dans les économies, notamment la présence d’animaux domestiqués de grande taille en Europe, Asie et Afrique (bovins, chevaux, etc.) et leur absence en Amérique du Nord et en Méso-Amérique.
Chevaux de la grotte Chauvet (31 000 BP) : l’introduction de la domestication des animaux aurait vu émerger une augmentation des inégalités entre les peuples. Wikimedia
Le labour des terres par des animaux de trait aurait autorisé une croissance économique plus rapide et extensive. Cependant, puisque certains membres des communautés de l’hémisphère oriental n’avaient pas les moyens d’acquérir de tels animaux, et que la surface de terres arables était limitée, la concurrence sur ces ressources aurait contribué à exacerber les inégalités économiques au fil du temps.

Les utilisations des animaux comme bêtes de somme et pour la cavalerie en contexte de guerre pourraient également être un facteur important d’inégalités. Un tel usage des animaux aurait permis l’élargissement plus rapidement des territoires des sociétés en Europe, Asie et Afrique.

A l’avenir, il serait important de conduire une recherche similaire au sein des sociétés andines d’Amérique du Sud lesquelles ont domestiqué des lamas et alpagas pour leur viande, leur laine et comme bêtes de somme.
Par contre, ces animaux n’ont pas pu servir aux labours et ne pouvaient pas être montés. Les coefficients de Gini pour les sociétés andines différeront-ils donc de ceux obtenus pour les sociétés dans l’hémisphère oriental ?

En outre, l’hémisphère oriental est représenté par seulement 25 sites qui couvrent 9 000 ans. Un échantillon plus robuste de sites en Europe, Asie et Afrique, est nécessaire pour déterminer plus précisément le lien entre la présence des grands animaux domestiques et l’inégalité croissante. D’autres différences, comme une métallurgie plus sophistiquée en Eurasie ou l’existence en Amérique de grands états précolombiens dotés de formes de gouvernance collective, pourraient présenter des pistes de recherche également fructueuses.

The Conversation Michelle Elliott ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.


Source : http://theconversation.com/dou-viennent-les-inegal...



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