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| Reproduit ici le Lundi 4 Novembre 2019 à 12:32

Audition au Sénat sur la souveraineté numérique - Blockchain Partner




La commission d’enquête du Sénat sur la souveraineté numérique, conduite par les sénateurs Franck Montaugé (président) et Gérard Longuet (rapporteur), a rendu son rapport début octobre.

Alexandre Stachtchenko, cofondateur et DG de Blockchain Partner et président de la ChainTech, a été auditionné dans le cadre dans cette commission en juillet 2019. L’audition n’ayant pas été filmée (à la demande de la commission, « pour des raisons institutionnelles et pour une plus grande liberté de parole »), nous publions ici un extrait du verbatim de son intervention :

« Les cryptomonnaies sont l’Internet de la Valeur.

Internet a permis à tout un chacun – ce qui a initialement suscité scepticisme et oppositions – de créer, publier, conserver et échanger des contenus nativement numériques sans avoir à en demander la permission. Les cryptomonnaies permettent à tout un chacun – ce qui suscite aujourd’hui scepticisme et oppositions – d’acquérir, recevoir, conserver, échanger de la valeur nativement numérique, et participer à son mécanisme, sans avoir à en demander la permission.

Les cryptomonnaies sont aux banques et aux monnaies traditionnelles ce que l’email fut à la Poste, ce que le streaming est aux marchands de disques, ce que Youtube est aux chaînes de Télévision…Une vague de décentralisation, de désintermédiation, de redistribution des cartes, inarrêtable car mondiale, instantanée car numérique. Chaque jour que nous perdons à ne pas accepter cette réalité est un jour donné à ceux qui l’ont déjà digéré et en tirent les conclusions, et notamment les conséquences sur notre capacité d’agir et notre souveraineté.

Les blockchains, elles, sont le support technique des cryptomonnaies. Elles sont le protocole TCP/IP pour Internet.

Il existe bien sûr des blockchains sans cryptomonnaies. Tout comme les réseaux « Internet » non ouverts et centralisés existent, et s’appellent « Intranet ». Les blockchains sans cryptomonnaies sont l’intranet de l’Internet : un sujet informatique, un vecteur d’optimisation, de réduction de frictions dans les business existants. Guère plus. Au mieux, elles sont une étape tout à fait justifiée dans une transition lancée par une grande entreprise ou une institution publique vers une blockchain avec cryptomonnaie. Du reste, les professions juridiques l’ont déjà compris, puisque la plupart du temps les sujets blockchain sans cryptomonnaies peuvent être appréhendés à droit constant, tandis que les cryptomonnaies ne le peuvent pas.

Le vrai sujet qui nous intéresse ici, en réalité, ce sont donc les cryptomonnaies. L’annonce de Facebook en juin aura au moins eu ce mérite : le faire comprendre à tous. On ne peut que déplorer qu’il faille que Facebook le dise pour pouvoir l’entendre. Mais culturellement, en France, un grand nombre de commentateurs, d’influenceurs, d’analystes et de décideurs ont une appréhension de l’innovation particulière qui consiste à n’investir un sujet que lorsqu’il est devenu consensuel.

Vis-à-vis de la souveraineté, deux questions s’imposent :
– Comment les cryptomonnaies affectent la souveraineté
– Comment exercer la souveraineté dans le monde des cryptomonnaies

Comment les cryptomonnaies affectent la souveraineté

En investissant directement un deuxième pilier majeur des Etats modernes : après l’information, voilà la monnaie, la finance. Comment croire qu’une technologie qui vise à offrir une alternative monétaire n’affecte pas la souveraineté ? Comment croire que les entreprises, les institutions, les individus, ne s’intéresseront pas à un actif financier aussi ouvert qu’Internet, permettant enfin d’envoyer de l’argent aussi facilement qu’un email, partout dans le monde, à moindre coût, sans nécessiter une quelconque demande de permission, un quelconque compte en banque ?

De la même façon qu’Internet, les cryptomonnaies, demain, seront un levier culturel, un levier économique, un levier de pouvoir inédit.

Comment exercer la souveraineté dans le monde des cryptomonnaies

Les leviers seront les mêmes que pour Internet :
En ne créant pas de dépendance, c’est-à-dire en disposant de ses propres outils ou d’outils libres, en développant l’éducation, en diversifiant les partenariats, etc.
En développant les leviers de puissance adaptés, ce qui passe souvent, mais pas uniquement, par l’accueil et le succès d’entreprises capables de déployer la puissance économique et culturelle dans ce nouvel espace.

Avons-nous su exercer ces leviers dans le monde numérique, avec l’essor d’Internet ?

Entre notre Education nationale biberonnant les jeunes à Microsoft, la DGSI fournissant ses données à Palantir, notre langue devenant, malgré sa prédominance historique, marginale sur Internet (52% des contenus en anglais, le français seulement 7e langue avec 4% des contenus…), les exemples ne manquent pas pour illustrer l’échec de la France à préserver sa souveraineté dans le domaine numérique. Dans les faits, ce constat se traduit par une réalité simple et terrible : l’entrepreneur français qui souhaite lancer une application doit en demander la permission à Apple ou à Google. Souhaitons-lui bon courage pour les concurrencer !

Comme le formulait Rousseau : « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir ». C’est précisément ce que sont en train de faire nos amis les GAFA.

Comment ne pas répéter les mêmes erreurs avec les cryptomonnaies ?

Avant de développer des pistes pour y arriver, explicitons déjà comment ne pas y arriver : en répétant encore et toujours les mêmes erreurs.

Erreur n°1 : Accorder trop de crédit aux acteurs pétris de conflits d’intérêt.
De la même façon qu’il aurait mieux valu ne pas s’inspirer des acteurs du minitel et des télécoms pour concevoir la stratégie numérique française, il vaut mieux aujourd’hui ne pas confier les missions gouvernementales sur les cryptomonnaies à des acteurs des banques ou banques centrales. Malheureusement nous cochons cette case.

Erreur n°2 : Diaboliser la technologie parce qu’on ne l’a pas créée.
De la même façon qu’il aurait mieux valu ne pas qualifier d’emblée Internet de repaire de pédophiles, d’endroit où l’on peut trouver des recettes de bombe facilement [voir références p.46 de l’étude « L’Age du web décentralisé »], il vaut mieux aujourd’hui éviter de répéter toute la journée que les utilisateurs de cryptomonnaies sont des terroristes qui financent l’industrie de la drogue. Je vous rassure, le dollar est un meilleur outil pour cela. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Interpol. Pourtant je ne vois pas de commission d’enquête sur l’interdiction du dollar.

Erreur n°3 : Faire des biais d’analyses et les extrapolations techniques douteuses.
De la même façon que le gouvernement français en 1995 qualifiait Internet de réseau « inadapté à la fourniture de services commerciaux » parce qu’à l’époque, Internet était incapable « d’offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images », il vaudrait mieux éviter de figer les cryptomonnaies dans le marbre en stipulant que « le réseau ne sait pas traiter un large volume de transactions » ou encore que « sa consommation d’énergie est disproportionnée » [lire notre étude sur écologie & cryptomonnaies].

Erreur n°4 : Expulser les entreprises et les talents hors du territoire national.
Nous avons sur notre territoire des entreprises qui ne peuvent pas se lancer parce que les banques les empêchent d’ouvrir un compte. Nous avons des talents dont le travail est amalgamé avec des activités illégales depuis près de 10 ans, et qui, au moment de sortir leurs gains, se voient (jusqu’à l’an dernier) demander un impôt de 60%. Aujourd’hui ce taux a baissé, mais la procédure et la complexité restent démesurées.

Erreur n°5 : Empiler les rapports et les commissions diverses et variées.
En 2018 nous avons atteint le chiffre record de pas moins de 10 rapports officiels (Sénat, France Stratégie, Gouvernement, Ministère de la culture etc.), 2 commissions parlementaires, et 1 observatoire. Ces rapports, majoritairement, non seulement commettent l’erreur n°1 susmentionnée, à savoir interroger des acteurs pétris de conflits d’intérêt, mais aussi se répètent sans cesse entre eux, et sont généralement en partie obsolètes dès leur sortie car nécessitent des mois ou parfois des années de travail et de coordination.

On pourrait continuer la liste longtemps.

Mon message principal est que nous avons déjà commis les mêmes erreurs. Les Google des cryptomonnaies sont dès aujourd’hui, pour la plupart, américains ou chinois.

Binance, l’une des principales bourses de cryptomonnaies au niveau mondial, entreprise fondée par ChangPeng Zhao en juillet 2017, affiche un chiffre d’affaires d’1 milliard de dollars en 2018. Pendant ce temps, une start-up française, qui proposait exactement le même service, fondée en 2011 soit six ans plus tôt, deux ans seulement après la création de Bitcoin, se voyait refuser l’ouverture d’un compte en banque. Aujourd’hui cette start-up est incapable de rivaliser. Et les explications réglementaires souvent invoquées ne peuvent servir de justifications commodes : rien n’a empêché FIDOR Bank, filiale de BPCE, d’ouvrir un compte à l’américain Kraken en Europe !

Dès lors, que doit-on faire ?

On peut décider de ne rien faire. De garder nos œillères. De continuer à aller chercher de l’autre côté de l’Atlantique des services rapides, faciles, intuitifs, et peu coûteux. « On vit tranquille aussi dans les cachots, en est-ce assez pour s’y trouver bien ? » interrogeait Rousseau.

On peut aussi choisir d’essayer d’être souverain, en anticipant les bons leviers de puissance pour demain, en rattrapant le retard déjà pris.

Depuis quelques années, nous avons assisté à une confrontation mise en scène en particulier par les acteurs du monde financier traditionnel :
– Les monnaies étatiques d’une part, présentées comme robustes, sûres. « L’argent des gens sérieux ».
– Les cryptomonnaies d’autre part, présentées comme des repères d’activités illicites. Une description un peu moins biaisée les définirait comme des actifs financiers numériques neutres, communs, non nationaux, pouvant être utilisés comme moyen de paiement, monnaie, ou réserve de valeur. Des sortes d’étalon-or numérique.

Dès 2016, j’ai pu dire aux clients que nous conseillions – et c’est la thèse que je défends toujours aujourd’hui – que cette confrontation faisait rater un sujet essentiel, un troisième acteur de la confrontation : les monnaies privées.

Monnaies communes, monnaies d’Etat ou d’organisations internationales, monnaies privées : voilà le triptyque auquel nous serons probablement confrontés dans les années qui viennent.

Aucune de ces trois monnaies ne va disparaître : les trois auront leurs avantages, inconvénients, et surtout leurs utilisateurs.

Il est probable que pour la plupart des personnes m’écoutant aujourd’hui, Bitcoin ne serve à rien aujourd’hui. Rien du tout. C’est même extrêmement probable. Elles sont bancarisées, dans un pays dit développé, avec une monnaie parmi les plus stables du monde. Les virements SEPA leur suffisent dans la plupart des situations. On peut dès lors être tenté de voir le sujet Bitcoin, blockchain, cryptomonnaies, comme annexe. Inintéressant. Peu important.

Mais ma conviction est la suivante : c’est avec ce biais, cette conviction que Bitcoin ne vous sert à rien aujourd’hui, que l’on est conduit à penser que Bitcoin ne sert à rien, tout court, dans l’absolu, et ne servira jamais à rien. Or ce serait commettre la même erreur qu’en 1995 : « Nous utilisateurs du Minitel, nous qui suivons des médias sérieux, qu’irions-nous faire d’une invention comme Internet, incapable de traiter la voix et l’image proprement ? ».

Quel est le devoir des responsables politiques ?

L’objectif prioritaire devrait être de positionner la France parmi les leaders de cette économie numérique émergente – ce qui est très différent de « blockchainiser » des activités existantes sans lien avec les cryptoactifs.

Pour cela il faut appeler un chat un chat : une communication publique politique positive sur les cryptomonnaies ferait le plus grand bien à l’attractivité de la France et ne coûterait pas un sesterce.

Au-delà des mots, il y a deux types d’acteurs qu’il faut absolument attirer :

Les plateformes d’échange
C’est sur elles que s’appliqueront la régulation, la législation : si elles ne sont pas chez nous, nous n’aurons aucun levier. Aujourd’hui nos concitoyens donnent leurs données à des sociétés américaines, voire au fisc américain directement.

Les mineurs
Ils ont une part importante dans la gouvernance des protocoles mêmes.

Par la suite, il nous faudra :
– Les talents.
– Les entreprises de ce nouvel écosystème : prestataires de paiement, applications décentralisées, services financiers en cryptomonnaies etc.

Pour reprendre les termes de mon associé Clément Jeanneau, il serait d’autant plus dommageable de ne pas chercher à entrer de plein pied dans cette économie des cryptomonnaies que celle-ci a toutes les chances de sortir renforcée suite à l’initiative de Facebook : Libra ne devrait en effet pas menacer le bitcoin – dont la proposition de valeur est radicalement différente -, mais au contraire légitimer celui-ci et les cryptomonnaies en général, et, par ricochet, favoriser leur développement…précipitant ainsi la nécessité, pour les pays souhaitant faire émerger des écosystèmes leaders sur ce nouveau terrain, d’investir celui-ci sans attendre.

In fine, l’initiative de Facebook ne doit pas mener à un unique réflexe défensif et anti-GAFA, mais servir d’électrochoc pour nous inciter à investir collectivement (acteurs politiques, entreprises, chercheurs, citoyens, entrepreneurs, intellectuels…) cette nouvelle économie, afin de ne pas reproduire la passivité dont nous avons fait preuve par le passé vis-à-vis des actuels géants du numérique, qui nous a conduit dans leurs chaînes.

La souveraineté se décide. Pour paraphraser La Boétie : « Soyons donc résolus à ne plus servir et nous serons libres. » »



Source : https://blockchainpartner.fr/audition-au-senat-sur...

Tags : tech, technologie


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