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Affaire Bouachrine, le choc


Jeudi 8 Mars 2018




Le directeur du journal Akhbar Al Yaoum est poursuivi pour exploitation sexuelle et abus de pouvoir. Un scandale isolé qui ne doit pas créer l’amalgame autour du monde de la presse.
 
Le monde marocain des médias est toujours sous le choc. L’un de ses journalistes les plus en vue, en l’occurrence Taoufiq Bouachrine, directeur de publication du quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum est au centre d’une grosse affaire d’agressions sexuelles pour lesquelles il a été placé en détention préventive à la prison Aïn Borja, à Casablanca. Après qu’il ait comparu, lundi 26 février 2018, devant le procureur général du Roi près la cour d’appel de Casablanca, ce dernier a décidé que Bouachrine soit poursuivi en état d’arrestation.

Le même jour, à l’issue de l’audience, le Parquet général a rendu public un communiqué dont la teneur a consterné le milieu journalistique, en particulier, et l’opinion publique, en général. Alors que tout le monde avait prévu la remise de l’affaire Bouachrine à un juge d’instruction, pour approfondissement de l’enquête, le procureur général du Roi a fixé la date du procès au 8 mars 2018. Date qui coïncide avec la célébration de la journée internationale de la femme. Pur hasard? Difficile de le savoir.

Des chefs d’accusation lourds
En tout cas, Taoufiq Bouachrine comparaîtra, ce jour-là, devant la chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca. Les chefs d’accusation qui pèsent sur lui sont particulièrement lourds: traite d’êtres humains, violences sexuelles, abus de pouvoir à des fins sexuelles, viol et tentative de viol et attentat à la pudeur avec violence. Le communiqué du Parquet général fait état de huit plaignantes, se présentant comme des victimes sexuelles du journaliste. Il s’agit de Naïma Lahrouri, Khouloud El Jabri, Asma Hallaoui, Afaf Bernani, Sara El Mers, Ibtissam Machkour, Amal Houari et Asma Krimich. Toutes des jeunes filles, pour la plupart anciennes journalistes stagiaires dans le groupe de presse de Bouachrine. Mais une d’entre elles est décrite comme enceinte.

Présentée pour être la principale victime dans l’affaire, Naïma Lahrouri a posté, mercredi 28 février 2018, un long message sur sa page Facebook, dans lequel elle affirme avoir pris son courage à deux mains pour dénoncer les violences sexuelles que lui faisait subir son ancien patron. Tout en se disant fière de son geste, elle a affirmé avoir déposé plainte une semaine avant l’arrestation de Bouachrine.

Violence et chantage
Aussi courageuse que Naïma Lahrouri, Khouloud El Jabri a témoigné, mardi 27 février 2018, devant un média électronique, Chouf TV, pour raconter les nombreuses agressions sexuelles dont elle a été l’objet de la part de son ancien directeur. «Il m’ordonnait souvent de rester jusqu’à 18 heures au bureau alors que nous finissons tous le travail à 17heures. Mon boulot consistait à animer une émission web qui s’appelle Al Wajh Al Akhar (l’autre visage), sur le site électronique du groupe, Al Yaoum 24. Au début, il procédait à des attouchements corporels très fréquents, mais face à ma résistance, il s’est résolu à utiliser la force et le chantage pour me faire plier à ses désirs», raconte-t-elle, en sanglots. Khouloud El Jabri affirme avoir été encouragée par sa famille pour déposer une plainte contre Taoufiq Bouachrine. Le communiqué du Parquet général évoque, par ailleurs, une cinquantaine d’enregistrements vidéo compromettants retrouvés sur un disque dur et confisqués. Des pièces à conviction particulièrement accablantes pour Taoufiq Bouachrine, qui continue à nier en bloc les faits qui lui sont reprochés et surfe sur une théorie du complot visant principalement ses écrits dérangeants pour le régime dans le journal Akhbar Al Yaoum.

Des thèses que soutiennent fermement ses deux principaux avocats, Abdessamad Idrissi et Ahmed Ziane, pour qui les accusations portées contre leur client sont non seulement choquantes mais très exagérées.

Ce véritable séisme, pour le moins spectaculaire et inattendu, a commencé, vendredi 23 février 2018, en milieu d’après-midi, vers 16h40, lorsqu’une vingtaine de policiers ont fait irruption dans les locaux du journal, situés dans l’immeuble des Habous, sur le boulevard des FAR, à Casablanca. Une descente policière musclée qui a conduit à l’arrestation manu militari de Taoufiq Bouachrine. Les policiers ont également confisqué les clés du journal ainsi que du matériel informatique, dont l’ordinateur personnel de Bouachrine. Conduit dans les locaux de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), sis sur le boulevard Brahim Roudani, M. Bouachrine a subi un interrogatoire le temps d’une soirée. Cette opération policière contre un journal a provoqué stupeur et indignation dans le milieu journalistique mais aussi dans l’opinion publique nationale.

Personne n’a compris une telle démarche des autorités, interprétée par d’aucuns comme un terrible retour aux années de plomb. Tout le monde avait vu alors un règlement de comptes contre un journaliste rebelle dont la plume acerbe et incisive était notamment dirigée contre certains symboles du pouvoir. Seulement, il n’en sera rien. Absolument rien. Le lendemain, samedi 24 février 2018, le procureur général du Roi près la cour d’appel de Casablanca publie un premier communiqué de teneur vaste mais précisant toutefois que l’arrestation de Taoufiq Bouachrine n’a aucun lien avec la presse ou le journalisme.

Stupeur et indignation
Dans la foulée, le procureur général du Roi décide de maintenir en détention M. Bouachrine, dont la garde à vue a été prolongée. De même que les clés du journal ont été remises à la secrétaire du journal. Pendant le même jour, une collaboratrice de Bouachrine, en l’occurrence Ibtissam Machkour, a été convoquée par la BNPJ en tant que témoin puis relâchée quelques heures plus tard. Ibtissam Machkour officie dans le groupe de presse en tant que directrice du site électronique Soltana, dédié à l’actualité des artistes et des célébrités du showbiz. En fin de soirée du samedi 24 février, un deuxième communiqué du procureur général du Roi est tombé pour donner plus de détails et affirmer que Taoufiq Bouachrine a été arrêté pour des agressions sexuelles contre des plaignantes. C’est précisément ce communiqué, au ton affirmatif et fort, qui a provoqué une onde de choc dans l’opinion publique nationale. Comment ce journaliste peut-il être accusé de la sorte? Fait-il l’objet d’une conspiration? A-t-il vraiment commis ces agressions sexuelles? Toutes les questions et les conjectures les plus folles traversent les esprits des Marocains, qui n’en reviennent toujours pas.

Dimanche 25 février, la BNPJ poursuit son enquête et procède à la convocation d’autres témoins, dont Maria Moukrim, directrice du site électronique Febrayer.com. Alors qu’elle a nié avoir fait l’objet de violence de la part de Bouachrine, certains affirment que cette journaliste d’investigation de talent aurait été victime d’un harcèlement sexuel de sa part. Autre femme convoquée par la police: Ouidad Melhaf, qui a travaillé pendant quelques temps dans le journal Akhbar Al Yaoum.

En attendant le 8 mars, date à laquelle le procès va commencer, l’affaire Bouachrine ne cesse de faire couler beaucoup d’encre dans la presse nationale. Elle a suscité une salve de réactions dans le pays, où plusieurs publications ont fait état d’un état de choc dans le milieu de la presse, avec des avis très partagés. Pour Maître Ahmed Ziane, «L’arrestation spectaculaire de M. Bouachrine prouve que ce n’est pas une affaire de moeurs. Si c’était le cas, il aurait été convoqué et il y aurait eu confrontation avec les plaignantes. Ce n’est pas une enquête sur un citoyen mais bien sur un journaliste».

Questions et conjectures
Connu pour sa proximité avec le PJD et notamment avec son ancien leader, Abdelilah Benkirane, M. Bouachrine a été condamné, il y a un mois, à verser 450.000 dirhams à deux ministres marocains pour diffamation. Et ce à raison de 250.000 dirhams pour le ministre de l’agriculture et des pêches maritimes, Aziz Akhannouch, et 200.000 dirhams pour le ministre de l’Economie et des finances, Mohamed Boussaïd.

En 2009, il avait été condamné à quatre ans de prison avec sursis et à des dommages et intérêts pour la publication dans son journal d’une caricature jugée irrespectueuse envers la famille royale et le drapeau national. Akhbar Al Yaoum est le bateau amiral de son groupe de presse, qui compte également des sites d’informations électroniques, Al Yaoum 24 et Soltana. D’ici le 8 mars, l’affaire Bouachrine, qui n’a pas encore livré tous ses secrets, risque de nous réserver bien des surprises. En attendant que la justice se prononce, Taoufiq Bouachrine bénéficie de la présomption d’innocence.


Source : http://www.maroc-hebdo.press.ma/affaire-bouachrine...




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